Echelles

Samedi, théâtre d’appartement chez Claire-Marie par la compagnie L’aire du jeu, mon amie Danièle et Sylvia dans L’échelle et ses barreaux sur des textes de Marie-Hélène Lafon. Spectacle magnifique, j’ai adoré écouter ces histoires ces mots ces écrits que je n’avais pas su lire par moi-même. Construction et mise en scène judicieuses, jeu captivant, chouettes histoires sur l’ascension sociale par le biais de l’instruction, grimper l’échelle, lire apprendre écrire, le bonheur d’être instruit et d’appartenir à l’élite.

Cette histoire d’échelle m’interpelle.

En quoi monter cette foutue échelle me rend plus importante qu’avant, plus importante que ceux du bas de l’échelle. En quoi lire Proust m’autorise à me sentir supérieure à ceux qui ne l’ont pas lu ? Je souhaite grimper, bien sûr, tout le monde le souhaite mais pour quoi faire ? Que faire quand on arrive en haut, se battre pour y rester en équilibre précaire ou souhaiter redescendre au vu de la vacuité de l’altitude ?

Et quelle échelle ? L’échelle sociale, certes, mais aussi l’échelle financière, l’échelle de l’instruction, celle de la création artistique, celle des médias, l’échelle de la religion, la liste est interminable.

Si je grimpe sur une échelle, est-ce que je ne risque pas d’en descendre simultanément une autre ? Je le sens bien,  l’ascension de l’échelle financière va de paire avec la dégringolade de l’échelle de la probité, la montée de l’échelle des médias avec la descente de celle de l’authenticité,  l’élévation sur l’échelle sociale avec la chute de celle de la loyauté envers ses racines et je ne parle pas de l’échelle de la religion pour ne pas faire grimper ma tension.

Je vois toutes ces échelles se tamponner, collisions entre celles qui montent, celles qui descendent, celles qui tournent sur elles-mêmes, qui se mordent la queue qui zigzaguent sans but, c’est un tableau abstrait ésotérique indéchiffrable.

Les échelles les plus prisées portent le désir inavouable des êtres humains de passer dans le camp des dominants. Dans ces organisations hiérarchiques implacables où le jugement de valeur et la rivalité sont posés comme principes de base, nous autres, pauvre populace, convoitons des positions culminantes sans se douter de ce que nous perdrons.

Que faire ?
Comment reconnaître l’échelle de la vie ?

J’aime pas ces échelles, en plus, passer en dessous porte malheur.
Mais voici celle de mon pommier à fruits rouges :

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2 commentaires sur « Echelles »

  1. Danièle et Sylvia : ne les aurions-nous pas vues chez toi ? Un souvenir de bon théâtre, la pièce s’introduisant dans le salon au milieu des spectateurs, fragilisant la frontière entre réalité et invention.

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  2. Un petit bonheur de voir ce que le spectacle aura suscité en toi d’interrogations ! J’ai envie d’y répondre d’abord par cet extrait : »D / Il a fallu du temps, beaucoup de temps encore, et de savants détours, et des méandres tenaces avant d’oser un autre travail, contigu à celui de la lecture, le travail de l’écriture ;
    S / avant d’oser se mettre à l’établi des mots, de la phrase, du texte ; avant d’oser empoigner cette viande-là, viande c’est vivenda, de vivere, c’est ce qui sert à vivre,
    D / c’est le vivant, la matière même du monde, avec les arbres, l’échelle, la grand-mère, le rôti,
    S / le pré gras, la fille le garçon, les beaux fruits,
    D /la ferme louée,
    S / la balançoire, le vert le bleu,
    D / la Sorbonne,
    S / le pensionnat, l’espalier et tout le reste.
    D / C’est tout, on garde tout, on ne renonce à rien, on ne choisit pas, on veut tout, tout embrasser, tout prendre, à l’éperdu,

    LES DEUX / éperdument ;

    S / et on y va, on fonce et on s’enfonce, et on monte à l’assaut, on écrit comme une taupe et on a des fulgurances, on y est, cul par-dessus tête, mais on y est, et on s’invente, même si on invente rien, puisqu’on fait ventre de tout,
    LES DEUX / des arbres, de l’échelle, de la grand-mère, du rôti, et de la balançoire. »

    Extrait de Chantiers, notre charpente, cela constitue le virage du spectacle, le moment où chacun peut se reconnaître dans son autorisation personnelle à s’affranchir de ce à quoi il semble prédestiné, par son milieu social, sa famille, ou sa propre incapacité à oser.
    Ce que décrit Marie-Hélène, ce dont nous nous faisons les messagères parce que ça nous parle, c’est qu’un jour elle a pris conscience que pour se réaliser, elle devait tout accepter, de ses origines et de son éducation, de ses racines paysannes et de ses études à la Sorbonne, de son amour des arbres et de son amour des livres !
    J’aime particulièrement dire :
    « c’est tout, on garde tout, on ne renonce à rien, on ne choisit pas, on veut tout, tout embrasser, tout prendre, à l’éperdu, éperdument »
    Accepter d’être fait de tout cela, de tout ce vivant en soi.
    Trouver le chemin de SA vie. C’est pour moi de cette échelle-là qu’il s’agit, pas de celle des finances, ni de l’élitisme, des dominants, et de la hiérarchie sociale organisée. Je suis bien d’accord avec toi à ce sujet.
    Mon père m’a répété que comme j’étais une fille d’ouvriers je devrais toujours en faire plus que les autres, à l’école et ailleurs. Cela me faisait peur mais sous-entendait qu’il me faisait confiance et qu’il me sentait capable d’accéder au mieux. Mais au mieux pour moi. De trouver ma voie, ma juste place. Et il avait la certitude que j’y étais en effet parvenue, il a su me le dire souvent avant de partir.
    C’est grâce à lui que cela a pu se produire, mais pas que. Grâce à toi, à ta famille, car tu es, vous êtes, comme je l’ai dit samedi soir, fondateurs et essentiels dans mon émancipation, mon accès à la culture, aux arts et à ma confiance en moi. Et mon affection et ma reconnaissance sont immenses et éternelles. Avant toi, il y avait eu Catherine Paradis et ses parents. Après, bien sûr, il y a eu Sylvia. Et puis aujourd’hui, il y a les textes de Marie-Hélène, qui m’ont ouvert les yeux sur mon propre chemin à travers le sien.
    On pourrait en parler pendant des heures.
    Je te remercie de m’avoir permis, grâce à ton questionnement, de clarifier toutes ces pensées, et de les affermir !
    En amitié, je t’embrasse
    Danièle

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