Pourquoi, moi, je raconte cette histoire ?
J’ai eu une carrière variée à l’Éducation Nationale, institutrice, informaticienne, comptable public puis directrice de projet informatique, mais passionnée de littérature au féminin. Je suis une écrivaine amatrice, jamais publiée, mais j’aime écrire. Je n’ai aucune connaissance dans le domaine médical.
Je suis arrivée à Soissons en 1991 et les parents d’une amie de ma fille nous ont intégrés à leur groupe d’amis, des infirmières et du personnel médical. Je fréquentais ainsi 7 infirmières (dont 5 de la promotion 71-73) qui, dans leur jeunesse, avaient participé aux secours du tunnel de Vierzy. En fin de soirée, l’un d’eux finissait toujours par évoquer l’histoire du car : ils étaient partis au théâtre de Reims et revenaient joyeux et insouciants. Ils chantaient et hurlaient de rire dans le car. À l’arrivée, le directeur les attendait : « Allez vous mettre en tenue, le plan ORSEC est déclenché ». l’histoire s’arrêtait là mais elle m’interpelait.
Depuis longtemps, je rêvais d’écrire à ce sujet. Quand la promotion qui se retrouve tous les dix ans, a préparé en 2022, les retrouvailles des cinquante ans, certains ont pensé que ce serait les dernières. Alors j’ai foncé, je me suis dit, c’est maintenant ou jamais.
Le silence
Cette histoire revenait souvent, démontrant ainsi son importance et la nécessité impérieuse de l’évoquer. Elle présente l’écart immense entre la joie extrême et l’horreur absolue
Le plus intéressant, dans cette anecdote, n’est pas dans ce qu’elle dit mais dans ce qu’elle ne dit pas. L’attrait de ce préambule réside dans la suite, dans tout ce qui n’est pas raconté, tout ce qui n’est pas racontable, le silence qui s’ensuit, la zone interdite.
Je trouvais que ce groupe avait vécu un évènement extraordinaire à l’âge de 18-20. Elles ont dû vivre toute leur vie avec ces souvenirs douloureux. Je me disais qu’elles méritaient que cette histoire soit racontée, que ce groupé méritait d’être valorisé.
Le devoir de mémoire
Le devoir de mémoire s’applique aux victimes de la catastrophe, aux familles et aux proches, mais aussi à tous les secouristes, les professionnels, les élèves, les stagiaires (il y avait aussi des jeunes pompiers stagiaires de 17 ans), les habitants autour de Vierzy, tous choqués à vie.
Ce livre est un hommage à ce groupe d’infirmière ainsi qu’à tous les secouristes qui ont participé aux secours du tunnel de Vierzy.
Raconter une catastrophe sans raconter la catastrophe.
Dès le début du projet, j’étais décidée à ne pas décrire la catastrophe et les secours dans les détails. Il me semblait que l’intérêt était de voir vivre le groupe avant et après la catastrophe, d’évoquer les conséquences de l’accident sur leur carrière, sur leur vie, sur la 2ème année de formation. Or, ce n’était pas possible. Très peu étaient capables de déterminer les conséquences de l’accident sur leur vie. Avec certaines, je prononçais « Tunnel de Vierzy » et les larmes arrivaient. Alors j’ai réellement promis de n’écrire aucun détail traumatique en rapport avec la catastrophe et les secours.
Les entretiens
J’ai assuré un ou deux entretiens pour chacune des 20 participantes, parfois en groupe, cela leur faisait moins peur. Certaines ont préparé l’entretien en écrivant leurs souvenirs, l’une d’elle ne pouvait plus se déplacer et nous avons conversé par écrit, et pour celles qui habitaient vraiment loin, nous avons fonctionné par Zoom.
Tous les souvenirs
Reconstituer deux années de vie à partir des souvenirs vieux de 50 ans, d’un groupe de vingt personnes a été un challenge. Je me suis retrouvée avec un énorme melting-pot de détails et d’anecdotes, 400 pages dans le désordre. Alors j’ai trié, déterminé un certain nombre de thèmes, puis classé ces thèmes. Cependant, le calendrier des deux années m’échappait. Et c’est là qu’est arrivée Chantal qui disposait d’archives classées, documentées et légendées, le miracle.
L’écriture
Mon plan devenait évident et l’écriture m’a pris quelques mois, cela coulait de source. J’ai complètement mis de côté Vierzy, c’était une autre histoire, en parallèle. Je l’ai oubliée jusqu’au moment où les élèves vivent Vierzy. J’ai donc installé l’historique du tunnel en exergue des chapitres, à la fois à part et intégré dans leurs années de formation. Pendant toute leur première année, Vierzy ne signifiait rien pour elles. Mais maintenant, dans leurs souvenirs de cette époque, il y a Vierzy qui est là, dès les premiers jours de la première année, c’est devenu indissociable.
Le groupe
En fait, pendant cette année d’entretiens et de préparation, ce n’est que très progressivement que j’ai réalisé que la belle histoire, c’est vraiment celle de ce groupe soudé, peut-être encore plus solidement soudé de par le silence autour du tunnel. Elles n’en ont jamais parlé et n’en ont jamais parlé entre elles, aucune ne savait ce que les autres avait vécu pendant les secours.
L’évolution
Il y a aussi tout le coté médical, une formation inimaginable de nos jours, les nombreux métiers de l’infirmière et comment le choix du métier se fait naturellement.
Et dans ces années 70, la société, la place des séniors, la place des femmes, Ce récit met en lumière l’évolution stupéfiante parcourue depuis notre jeunesse.
Réalité et fiction
Tous les faits et anecdotes racontés dans ce récit sont de vrais souvenirs des participantes (mais je n’en garantis par la véracité, 50 ans, c’est long !). Cependant, certaines mises en situation sont imaginaires et quelques noms et prénoms ont été changés.
Les rayures
Les rayures vertes et blanches sont le rappel du motif de la blouse des élèves infirmières de Soissons.
La durée
J’ai décidé de me lancer en Juin 2022, quand j’ai vu mes amies préparer le cinquantième anniversaire de la promo. J’ai envoyé la première lettre le 13 septembre et les entretiens ont eu lieu entre mi-octobre 2022 et avril 2023, avec une dernière participante en octobre 2023. L’écriture du texte a eu lieu d’avril à octobre 2023. Je leur avais promis le livre en format privé et gratuit pour Noël. Nous avons fêté ensemble la sortie de cet ouvrage, le 25 novembre 2023.
La finalisation
Après Noël 2023 et quelques mois de repos, j’ai revu le texte, corrigé les erreurs et supprimé les redites.Il m’a fallu plus d’un an pour finaliser le nouveau texte, l’envoyer aux éditeurs, attendre leurs réponses. Quarante deux éditeurs ont refusé le livre mais treize des éditeurs les plus importants m’ont envoyé une lettre personnalisée et encourageante.
J’ai décidé de l’auto-éditer. Une grande aventure que je ne regrette pas. C’est vraiment intéressant de se confronter à toutes les compétences que nécessite l’édition d’un livre. Ceci dit, je ne pense pas que je le referais.
L’église abbatiale de Saint-Léger
J’ai finis le livre sur une émotion qui m’a submergée en 2022, l’année des 50 ans de Vierzy, quand j’ai découvert que l’exposition participative Des foules, des peuples, des créatures prévoyait 105 colonnes dans l’église abbatiale Saint-Léger (qui servit de chapelle ardente lors de la catastrophe). Ce chiffre si proche du nombre de décès (et de cercueils) et cette foule de terre crue, ces piliers qui me faisaient penser à des fantômes, tout cela m’a poussée à le raconter dans le dernier chapitre.